■ Antigone, Henry Bauchau ■
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«Il me regarde avec affection et une certaine tristesse :
"Tu ne fais pas de différence entre nous, mais pourtant tu as dit à Ismène : Le vrai roi, c'est Polynice. Cela t'a échappé, cela pourrait m'échapper aussi. Le vrai roi selon la nature, je le sais, c'est Polynice. Je suis seulement roi par l'effort constant, je ne ferai jamais les grandes actions qu'il peut faire, mais qu'aurait été Polynice, sans l'offense fondamentale que je lui ai faite ? Le souverain d'une médiocre cité. Je sais ce que j'ai fait, je n'ai pas voulu la justice mais la puissance. C'est parce que Polynice est si admirablement, si stupidement solaire que j'ai dû m'opposer à lui et le combattre avec mes armes, celles de la nuit et celles de l'or que j'ai fait affluer à Thèbes."»
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«Dès que les parents n'étaient pas là, Polynice provoquait son frère et la bataille commençait. Etéocle, sachant qu'il serait vaincu, s'appliquait à la faire durer et à la rendre aussi violente que possible pour que Polynice ait mal lui aussi. Ils se battaient partout, dans la salle, sur les escaliers, au bain et jusque dans nos chambres mais Polynice n'entamait jamais le combat s'il n'y avait pas de spectateurs pour assister à sa victoire et de tous les habitants du palais nous étions ceux qu'il préférait pour cela.»
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«Pourquoi, après Oedipe, faut-il encore porter le fardeau des jumeaux ?»
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«Il éclate d'un rire aussi superbe que celui de Polynice. J'entends qu'une porte vient de se fermer pour toujours.»
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« "Vous vous aimez tant, pourquoi la guerre entre vous ?
- C'est notre façon à nous d'être libres. Ma pauvre soeur, je crois que tu ne comprendras jamais rien à la haine. La haine, c'est l'amour en dur."
Je tente de bafouiller quelque chose sur l'amour, cela fait rire Etéocle :
"L'amour, Antigone, n'est que l'autre visage de la haine, c'est son visage pâle. Ce n'est pas sa force ardente, celle que Polynice m'oppose sans arrêt depuis l'enfance."
Je tente de lui faire face mais ne parviens pas à proférer le non dont tout mon corps en empli.»
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«Je pousse un nouveau cri pour appeler ceux qui donnent. Je voudrais moi aussi vivre plus longtemps. Je ne connais rien de plus beau, je ne connais rien d'autre que vivre. Les gens viennent, ils souffrent parce que je pleure. Ils me donnent beaucoup, ils croient que je pleure sur les malheurs et les malheureux de Thèbes. Je ne les oublie pas mais aujourd'hui je ne puis pleurer que sur moi-même.»
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«Polynice tourne à nouveau les yeux vers le cadavre béant de Nuit, il ne peut croire au désastre, il se détourne et fixe Etéocle en silence. Etéocle recule, il a honte, au plus profond de cet irrésistible pacte qui le lie à son frère, comme s'il avait trahi ce qui les a unis dans le ventre de Jocaste. Et moi qu'ils ont fait abusivement entrer dans leur union, je ressens aussi cette honte, je la vis avec eux mais je ne puis rien pour libérer Etéocle du mépris de son frère.»
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«Je ne veux pas me défendre, je veux enterrer Polynice, c'est tout. A cause de mon ventre, de mon coeur, de mon sexe de femme et je dis non une fois pour toutes à Thèbes et à ses abominables lois. C'est ça que je veux, ce que j'ai décidé toute seule, ce que je désire de toutes les forces que la colère fait en moi bouillonner.»
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Dès que j'ai lu un extrait, j'ai su que je devais/voulais le lire. J'ai mis longtemps avant de l'ouvrir. Je voulais profiter du moment où je ne le connaissais pas. Car après, il n'y aurait plus le plaisir de la première lecture. Mais voilà. En une nuit, je l'ai englouti. Et c'est beau, terriblement beau. Il fallait donc un roman pour exacerber les passions d'Antigone. Antigone. Reine de la lutte, reine martyre, reine tout court malgré ta robe déchirée, tes pieds nus.
. A . L I R E .